Un journal de campagne

English Abstract: This post deals with the Quebec provincial election (on September 4). It will evoke: the date of the election, the main issues which were raised (or not) during the campaign (e.g. sovereignty, economy, corruption), the trends in the opinion polls, the impact of the electoral system and the Electoral Compass.

Les élections au Québec se tiendront mardi prochain. Il était donc grand temps que j’écrive un article dessus (parce qu’un article sur la campagne après les élections, ce serait bien mais pas vraiment à-propos). Pour ceux qui souhaitent prendre connaissance très rapidement des enjeux, un article précédent y a été consacré : Des élections au Québec le 4 septembre.

Hélas, la première information est, qu’en dépit de l’affichage électoral dans la rue et des actualités (via Internet), il m’a été très facile d’échapper à la campagne électorale. Par ailleurs, la plupart des Québécois-es travailleront mardi « comme les autres jours » (même s’ils/elles peuvent quitter les bureaux plus tôt). Je pense donc qu’il est relativement aisé de se désintéresser de la vie politique provinciale ; l’abstention s’était élevée à 43% en 2008. À McGill, la seule chose qui nous rappelle que des élections auront lieu mardi, c’est l’annulation des cours ce jour-là (j’exagère peut-être mais c’est l’idée générale).

D’abord, quelques photos de cette campagne à Montréal :

Le Parti Libéral du Québec : « Pour le Québec » avec Jean Charest

Le Parti Québécois : « À nous de choisir » avec Pauline Marois

La Coalition Avenir Québec : « C’est assez, faut que ça change » avec François Legault

Québec Solidaire : « Debout » avec Françoise David (et Amir Khadir)

J’ai pris ces photos dans les tous premiers jours de présence à Montréal. Il s’avérait que je n’avais pas trouvé tout de suite de pancarte électorale pour Québec Solidaire (d’où cette image qu’on trouve assez facilement sur le web). À noter que contrairement aux autres partis, Québec Solidaire a aussi des affiches thématiques en grand nombre (correspondant à leurs axes de campagne : transports électriques, retraites dignes, souveraineté…). De même, Option Nationale et le Parti Vert du Québec ont moins de moyens financiers et s’affichent moins dans les rues. Toutefois, je vous ai trouvé ceci :

Option Nationale, avec Jean-Martin Aussant, député dissident du PQ qui a fondé son parti ; sa première décision serait de proclamer le Québec indépendant (contrairement au PQ que J.-M. Aussant juge trop gestionnaire). Il n’est pas du tout certain qu’ON obtienne de sièges.

Une question à laquelle j’ai peut-être déjà répondu mais qui mérite d’être évoquée de façon exhaustive : pourquoi ces élections maintenant ? Au Québec comme dans le reste du Canada, il est rarissime qu’une législature parvienne à son terme. En général, le Premier ministre « déclenche » les élections quand il constate que les sondages lui sont favorables ; ainsi, il cherchera à dissoudre l’assemblée au bout de trois ans et demi – septembre 2012 – pour pouvoir être reconduit pour cinq ans (plutôt que d’arriver au bout des cinq ans – décembre 2013 – et de perdre une élection dont on ne contrôle pas le tempo). Jacques Chirac avait essayé de faire de même en 1997 mais ça n’avait pas vraiment marché ; depuis la dissolution de l’Assemblée nationale française est virtuellement impossible. Mais pourquoi maintenant en particulier ? Le premier ministre sortant Jean Charest devait penser que la crise étudiante avait créé un clivage « l’ordre contre la rue » qui lui serait favorable (les Québécois soutenant plus l’ordre que la rue), et espérait qu’une campagne brève empêcherait sa concurrente Pauline Marois de prouver sa capacité à diriger un gouvernement.

Contrairement à ce que l’année 2012 pouvait laisser entendre, la campagne électorale a relativement peu évoqué la question des frais de scolarité à l’université – et ce, malgré la reprise des grèves étudiantes à l’Université de Montréal et à l’Université du Québec À Montréal. On sait que le PQ veut abolir la loi 78, geler temporairement la hausse et ouvrir les négociations avec les étudiants (comme le martèle son candidat-vedette, l’ancien leader étudiant de 20 ans Léo Bureau-Blouin) ; que le PLQ défend son projet de hausse des frais de scolarité ; et que la CAQ « couperait la poire en deux » (en augmentant les droits de scolarité, mais pas autant que le PLQ, mais en restant ferme…).

De gauche à droite : Léo Bureau-Blouin (candidat à Laval-Des Rapides) et Pauline Marois (candidate à Charlevoix et chef du PQ). Photo : La Presse.

En revanche, je distinguerais plusieurs thèmes de campagne depuis un mois :

  • La souveraineté. Cette question est récurrente depuis les années 1970 dans la vie politique québécoise mais elle retrouve une actualité particulière. Si le Parti Québécois veut d’abord obtenir un mandat pour « gouverner » et s’il courtise les voix des « fédéralistes fatigués« , Pauline Marois rappelle qu’elle souhaite organiser un référendum sur l’indépendance du Québec dès que les conditions en seraient réunies (i.e. que le Oui l’emporterait). En particulier, la stratégie du PQ est la suivante : exiger de nombreux transferts de compétence du gouvernement fédéral (assurance-emploi…) ainsi que la réduction de la contribution du Québec au budget d’Ottawa, sans compromis ; chaque échec dans les « négociations » entre Québec et Ottawa serait, selon les péquistes, le signe que le Québec n’a plus grand chose à faire dans le Canada, et que le Québec doit accéder à l’indépendance. Par ailleurs, le PQ entend aussi renforcer la loi 101 sur le régime linguistique de la province. Ces velléités indépendantistes suscitent de vives inquiétudes chez les anglophones et les allophones, et dans le reste du Canada. Les adversaires de Pauline Marois voient rouge : pour François Legault, le PQ cherche à déstabiliser le Québec ; idem pour Jean Charest (qui dépeint Pauline Marois comme étant « la rue et des référendums », par opposition à « l’emploi et l’économie » qu’il incarnerait).
  • La gouvernance… ou plutôt la corruption. Le PQ comme le PLQ seraient impliqués dans des affaires de financement occulte de partis. Et depuis qu’il est au pouvoir (9 ans), le Parti Libéral du Québec a été accusé de favoritisme dans l’arbitrage des marchés publics (notamment dans la construction), et a tardé à réagir sur la corruption ; ce n’est que depuis peu que la commission Charbonneau enquête. La Coalition Avenir Québec promeut une lutte acharnée contre la corruption (un Mani Pulite à la québécoise, ou « un grand ménage« ) avec un candidat-vedette : l’ancien chef de la police de Montréal Jacques Duchesneau. De façon générale, la CAQ fait campagne sur le changement… mais n’est pas non plus une vierge fraîche : ses députés sortants sont des anciens de l’ADQ (un parti de droite populiste dissous dans la CAQ), tandis que son chef François Legault a été un ancien ministre péquiste, donc associé au bilan des gouvernements péquistes Parizeau, Bouchard et Landry (il en va de même pour Pauline Marois).
  • La santé. Ce thème a été introduit par la CAQ, via un autre de ses candidats-vedettes le médecin Gaétan Barrette. Lors des précédentes élections, Jean Charest avait fait campagne en faveur de l’amélioration du système de santé publique, mais plusieurs scandales sanitaires plaident contre lui (notamment une épidémie de légionellose qui a lieu en ce moment même à Québec). Celui-ci se défend en attaquant Pauline Marois et François Legault, tous deux ministres de la Santé dans les années 1990 et 2000 (et ayant appliqué des plans de compression des coûts drastiques dans la santé). Gaétan Barrette souhaite que chaque Québécois ait un médecin de famille, mais il entre en contradiction avec ses positions précédentes (lorsqu’il était président d’une fédération professionnelle de médecins et opposé à ce principe).
  • L’économie et les finances. C’est un des rares thèmes où un clivage gauche/droite se dessine. Jean Charest vante son bilan gouvernemental : une dette publique jugulée, un impact limité de la crise sur l’économie québécoise (mais qui s’explique surtout par le fait que le Québec vit de l’exportation de matières premières) et une perspective de croissance grâce au Plan Nord (un programme de développement économique du grand nord de la province, assez controversé pour son impact environnemental) ; il promet 250 000 créations d’emploi d’ici 2017. Pauline Marois veut augmenter les recettes publiques en taxant les plus riches ; ceci concernerait aussi les entreprises qui réaliseraient des profits grâce au Plan Nord. Enfin, François Legault veut réduire les impôts et les dépenses, considérant qu’il faut alléger l’État (cf. l’idée du « grand ménage« … au fond plutôt conservatrice politiquement) ; en particulier il veut supprimer de nombreux emplois dans les administrations et entreprises publiques (e.g. à Hydro-Québec, firme publique de l’électricité).

Le siège social d’Hydro-Québec, l’entreprise publique fournissant de l’électricité au Québec. Il est situé boulevard René-Lévesque à Montréal.

Cependant, on peut relever beaucoup d’attaques personnelles dans les déclarations des uns et des autres. Comme dit précédemment, Pauline Marois est dépeinte comme « la rue et des référendums » par ses adversaires (notamment Jean Charest) ; tantôt on la dit obsédée par la perspective d’un référendum (source d’instabilité), tantôt on considère qu’elle se laisserait déborder par les souverainistes orthodoxes de son parti. Ancien souverainiste devenu « neutre », François Legault est qualifié par ses challengers de « peu fiable » (« pas fiable pour deux sous » diraient J. Charest et P. Marois) voire de girouette, en raison de ses déclarations contradictoires récurrentes. Enfin, Jean Charest a eu droit à presque tout en 9 ans ; une ambiance de « fin de règne » a souvent accompagné le gouvernement sortant. Si vous voulez en avoir un aperçu, tapez « débat des chefs 2012 » dans un moteur de recherche et vous comprendrez.

Les quatre chefs lors du « Débat des chefs 2012 » diffusé par Radio-Canada et Télé-Québec, de gauche à droite : François Legault (CAQ), Jean Charest (PLQ), Pauline Marois (PQ), Françoise David (QS). Photo : TV5.org

L’environnement a aussi été relativement oublié, ou plutôt évoqué à l’envers. Ainsi, quand François Legault veut que le développement du Grand Nord profite à tous les Québécois, c’est en renforçant l’industrie minière (et, si je me souviens bien, les gaz de schiste). Jean Charest cherche à minimiser un rapport de la Santé publique révélant que les taux de cancers infantiles sont supérieurs à la normale autour de la centrale nucléaire de Gentilly-2. Pauline Marois se montre relativement prudente et avance sa méthode : elle entend s’appuyer sur les conclusions des enquêtes environnementales pour prendre ses décisions.

Photo : Radio-Canada, 2011

Je n’évoquerai pas les positions des autres partis (QS, ON, PVQ), car ceux-ci ont une chance infime de former le gouvernement selon les sondages. Ces derniers sont particulièrement prudents : si la tendance se maintient, le prochain gouvernement du Québec sera formé par le Parti Québécois dirigé par Pauline Marois… mais on ne sait pas s’il sera minoritaire ou majoritaire. On ne sait pas non plus quel parti formera l’Opposition officielle tant la CAQ et le PLQ ont des intentions de vote similaires. (« Si la tendance se maintient » constitue une petite plaisanterie de ma part : voyez plutôt les annonces de résultats lors des élections précédentes sur YouTube)

Parlons justement des sondages : au Québec, ceux-ci font preuve d’une analyse très trop fine. On publie effectivement les intentions de vote, mais on le ventile aussi selon différents critères : le genre, la classe d’âge, le niveau de revenus (jusque-là c’est classique), mais aussi la région (Montréal / Québec / reste de la province) et la langue (francophones / autres). Ces deux derniers critères semblent superflus, mais ce sont bien eux qui sont les plus évocateurs : ils permettent de connaître la répartition des intentions de vote sur le territoire, et de donner des projections en sièges. D’ailleurs, certains analystes détaillent même les intentions de vote en « île de Montréal / couronne nord / couronne sud« , ou proposent une carte du Québec avec le nom des futurs députés pour chaque circonscription.

Maintenant, mettons à profit le droit constitutionnel comparé et la sociologie politique. Le système uninominal majoritaire permet justement l’élaboration de cartes évoquées ci-dessus, car beaucoup de circonscriptions sont acquises d’avance à un parti (le système des bastions où les députés sortants sont réélus sans trop de difficultés). En revanche, le Québec constitue un contre-exemple de la loi de Duverger (à scrutin majoritaire bipartisme, à scrutin proportionnel multipartisme). Le PQ, le PLQ et la CAQ sont des partis de taille quasi-équivalente dans l’électorat (même si la traduction en sièges peut être très différente) ; et les petits partis ont bel et bien un poids médiatique (qui imaginerait Québec Solidaire comme acteur déterminant de la vie politique étatsunienne ?). D’ailleurs, le scrutin majoritaire ne permet pas forcément de dégager une majorité, puisqu’on parle de l’éventualité d’un gouvernement minoritaire (le hung parliament qu’on connaît en Australie et au Royaume-Uni). Sachez enfin que le Québec illustre très bien le fait que le scrutin majoritaire déforme le vote : en 1994 et 1998, les libéraux étaient arrivés légèrement en tête en nombre de votes, mais les péquistes avaient emporté une large majorité des sièges. Ceci est structurel au Québec : les régions rurales sont mieux représentées que la métropole de Montréal (car on ne saurait avoir de circonscriptions gigantesques au nord), tandis que les communautés anglophones sont concentrées dans certaines circonscriptions (d’où les sondages qui balaient en fonction de la langue) ; le découpage électoral cherche justement à tenir compte de ces particularités plutôt qu’à les gommer (c’est d’ailleurs dit explicitement sur le site Élections Québec : les circonscriptions doivent représenter les équilibres démographiques mais aussi les communautés naturelles).

Enfin, lors des échéances électorales au Canada, Radio-Canada s’associe à des laboratoires de recherche pour élaborer une Boussole électorale. À l’instar de ses consœurs européennes (EU Profiler ou la boussole électorale française du Cevipof), la Boussole électorale permet, à l’issue d’un questionnaire compilant et pondérant les réponses par thèmes, de situer l’électeur par rapport aux forces politiques – et in fine de lui indiquer qu’il pourrait voter pour tel parti. Cependant, les questions sont posées à l’intention d’un électeur québécois, ou au moins pour un Canadien qui connaît bien le Québec ; donc vous ne serez pas forcément en mesure de bien répondre (à moins de savoir ce qu’est une commission scolaire ou un omnipraticien, ou encore si vous savez dans quelle mesure le secteur privé est actuellement implanté dans le système de santé et l’amiante dans les exportations du Québec).

La Boussole électorale. Un outil efficace et même génial pour inciter au vote, pour peu qu’on comprenne ses questions. À maîtriser avec précaution.

Maintenant, la grande question est : mais pour quel parti voterait PW ? Une fois n’est pas coutume, je ne sais absolument pas pour qui je voterais si j’étais Québécois. J’aurais même de bonnes raisons pour ne voter pour aucun d’entre eux (le PLQ a créé une fracture sociétale avec les étudiants, le PQ veut que je fasse une 3A au Canada au Québec francophone, la CAQ saute entre le flou artistique et les propositions choc, QS a une façon très mélenchonienne de voir les choses).

PW

P.-S. Pour ceux qui voudraient en savoir encore plus sur l’histoire politique québécoise (qui reste un objet nouveau pour moi), The Globe And Mail a élaboré une timeline à ce sujet. Oui, c’est atroce, c’est en anglais.

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