Communautés : étude de cas

Au Canada, le substantif communauté est très bien valorisé. Il faut préciser que presque tout « fait communauté » : votre quartier est une  communauté, au même titre que la communauté de l’université McGill (étudiants, professeurs et personnels) – et, plus naturellement, les communautés religieuses, ethniques, etc. Par exemple, lors de la fusillade de l’école élémentaire de Sandy Hook, les quotidiens canadiens (anglophones comme francophones) parlaient de « communauté en deuil« . Une activité communautaire ne signifie rien d’autre qu’une activité associative (d’où les centres communautaires qu’on appellerait des centres culturels ou des MJC). Cela vaut au Québec comme ailleurs (où l’on parle bien sûr de communities).

Loin de les nier, la société canadienne considère les communautés comme ses sous-unités complémentaires et irréductibles. De façon arbitraire, l’article se penchera sur la communauté chinoise (à Montréal et à McGill). On aurait très bien pu s’intéresser à la communauté italienne ou encore à la communauté haïtienne.

Commençons cette étude par le Quartier chinois de MontréalQuartier est peut-être un grand mot : il ne s’agit que de quelques rues partiellement piétonnes, entre le boulevard René-Lévesque et l’autoroute Ville-Marie, entre les rues Jeanne-Mance et St-Denis (et encore : j’ai pris très, très large). Surtout de petits immeubles en brique, relativement anciens, le long de la rue de la Gauchetière. Rien de comparable avec les « grands » Chinatown de New York ou de San Francisco.

On y trouve une population plutôt âgée : des retraités qui sont assis dans le jardin public Sun Yat-Sen. Ce nom n’est pas anodin : Sun Yat-Sen (ou Sun Zhongshan) est associé aux premières années du XXe siècle chinois. À ceci s’ajoutent les enseignes commerciales en caractères traditionnels (et non les caractères simplifiés actuellement utilisés en Chine continentale), les pharmacies/apothicaireries avec leurs pots remplis de diverses substances végétales/animales, ou encore les centres religieux – chrétiens.

Les photos datent du mois d'août (bien évidemment on ne se promène plus comme ça en février sur la rue de la Gauchetière !)

Les photos datent du mois d’août 2012 (bien évidemment on ne se promène plus comme ça en février !)

On a là une immigration très ancienne, arrivée avec la construction de la ligne de chemin de fer depuis la côte pacifique à la fin du XIXe siècle. Finalement, une impression (peu agréable) de « Shanghai du Lotus Bleu » s’en dégage.

Sur une note plus positive, c’est au Quartier chinois de Montréal qu’il m’arrive de faire mes courses ou d’acheter des plats à emporter – et le plus souvent, à moindres frais. Oui, souvent il m’arrive de ne plus pouvoir refermer mon cabas alors que le ticket de caisse affiche un total nettement inférieur à celui de mes courses hebdomadaires au supermarché Provigo. Je ressors du « supermarché G&D » (boulevard Saint-Laurent), chargé de fruits, légumes, condiments, surgelés, riz ; et je sautille avec les plats à emporter du « restaurant Sport » (rue de la Gauchetière) à $4.50, si grands qu’ils me font deux repas copieux.

La rue de la Gauchetière (droite) et le jardin Sun Yat-Sen (gauche), par une après-midi d'été

Le jardin Sun Yat-Sen (gauche) et la rue de la Gauchetière (droite), par une après-midi d’été

Mais au-delà de cette immigration ancienne, il y a encore plus de Chinois (par extension, d’Asiatiques) qui ont immigré au Canada dans ces dernières décennies, après la Seconde Guerre mondiale (quand les restrictions sur l’immigration chinoise ont été levées par le gouvernement canadien). Au lieu d’habiter au centre-ville, ces familles se sont établies en banlieue plus ou moins proche de Montréal ; il semblerait ainsi que la ville de Brossard, sur la rive sud du Saint-Laurent, ait une importance communauté chinoise (je ne suis pas allé vérifier par moi-même, Wikipédia l’a fait pour moi).

Nombre d’entre eux ne viennent pas vraiment de Chine continentale, mais de Hong Kong, ou de Taiwan, ou encore des pays d’Asie du sud-est à forte population chinoise (Singapour, etc.). Cela se voit dans les associations étudiantes de l’université McGill. Hier (vendredi 8 février) je suis allé à la soirée organisée pour le Nouvel An chinois.

Night Market

Précisons : je venais surtout pour observer ce genre de rassemblements, pas tant pour fêter le Nouvel An chinois (que je fêterai demain dans un autre cadre). Par ailleurs c’était la première fois que je participais à un tel événement (les associations sous-nommées passant plutôt pour des BDE proposant réductions dans des bars pas vraiment bon marché, voyages plutôt coûteux, et soirées en boîte – rien qui ne puisse m’intéresser…).

La soirée était organisée non pas par une, mais plusieurs associations : MCSSMcGill Chinese Students’ Society, HKSNHong Kong Student Network, MTSAMcGill Taiwanese Students’ Association, MANABA – McGill Association of North American Born Asians. Auxquelles il faut ajouter les associations consoeures de l’université Concordia (les associations représentant Singapour ou la Malaisie étaient aux abonnés absents).

Pour un étudiant de Sciences Po, ça peut sembler complètement contre-productif d’avoir quatre associations sur un même « segment » : il doit forcément y en avoir une qui ne sert à rien, ou alors elles se marchent toutes sur leurs plate-bandes respectives à cause de leurs activités similaires et concurrentes. Cette soirée m’a permis de comprendre que c’était tout au contraire : 4 associations peuvent mobiliser 4 fois plus de ressources matérielles et humaines (ne serait-ce que pour les victuailles !). (Et il faut dire qu’à Sciences Po, les seules véritables associations « communautaires » sont Les Bretons de Sciences Po pour la Bretagne et Sciences Ô pour les Outremers).

Même si tout le monde pouvait entrer, la majorité des personnes présentes était asiatique. Certains étudiants viennent bien sûr de Montréal et du Québec, mais nombreux sont ceux qui sont originaires de Toronto ou de Vancouver ; et il y a bien sûr les étudiants internationaux directement arrivés d’Asie. On parle anglais, français, chinois putonghua… mais aussi cantonais (comme me l’a indiqué un étudiant qui m’accompagnait ce soir-là). Et sans doute d’autres parlers non-identifiés par mon oreille de malentendant.

Qu’y ai-je donc fait ? C’était un peu la kermesse bon enfant : outre les buffets où je me suis précipité sans crier gare, il y avait des stands (notamment où il fallait pêcher des poissons rouges), ainsi que des performances artistiques (danse, wushu, musique – occidentale).

En espérant ne pas vous affamer à la vue de ces mets.

En espérant ne pas vous affamer à la vue de ces mets.

Et ailleurs au Canada ? Le Québec compte relativement peu de personnes d’origine chinoise par rapport aux autres provinces canadiennes : environ 1% de la population totale (2% à Montréal). Ailleurs, ce taux est nettement plus élevé : ainsi, les Chinese Canadians représentent 4% de la population canadienne … et 18% de la population de Vancouver ! Cela semble relativement simple à comprendre : la diaspora chinoise arrive par la côte pacifique (Colombie-Britannique).

Le syntagme Chinese Canadians ne doit pas étonner : rappelez-vous ce qui était dit en introduction. La double identité (citoyenneté canadienne + origine chinoise) est revendiquée, comme pour les Canadiens français (qui ne sont pas que Québécois) ou les Canadiens Libanais. En fait, je me demande plutôt comment j’expliquerais à un Canadien que le concept de Chinese French n’est pas passé dans la langue française « de France », et que se présenter de la sorte ne ferait que renforcer Éric Zemmour dans sa peur du démon communautariste (et ses acolytes, à gauche comme à droite). En quelque sorte, on a érigé en France la distinction de F. Tönnies en principe politique : il faut défendre la Gesellschaft moderne (fondée sur la raison) face aux Gemeinschaften archaïques (fondées sur l’identité).

Il n’est pas rare de voir la presse ou les politiciens participer à la vie de telle ou telle communauté.La fête des Lumières pour les Juifs (Hannukah) fait l’objet d’une couverture médiatique importante. Et lisez ces tweets (dans l’ordre : le Premier ministre fédéral Stephen Harper (Alberta), le député fédéral Marc Garneau (Québec), la députée fédérale Elizabeth May (Colombie-Britannique)).

Ou encore, cet article du Vancouver Sun.

Comme à Montréal, l’immigration nouvelle et l’immigration ancienne se croisent. Nombre d’entre eux viennent de Hong Kong, apportant avec eux leurs capitaux (à ce propos, de nombreux fonds d’investissement chinois prennent des participations dans le secteur énergétique canadien, ce qui n’est pas sans poser des problèmes politiques).

Sur le plan socioéconomique, la diaspora chinoise est plus diversifiée au Canada qu’en France : comme on les retrouve dans la plupart des secteurs d’activité, je ne vais pas les énumérer. Mais regardez à quoi ressemble le présentateur du journal télévisé de CBC Montreal, Andrew C. ; jetez un oeil à cet autre journal télévisé, diffusé chaque soir sur le réseau  Global à 22:00. Wikipédia va jusqu’à affirmer que 40% des étudiants de premier cycle de la prestigieuse université UBC sont des Chinese Canadians (à vérifier).

La Très Honorable Adrienne Clarkson lisant le discours du Trône devant le Sénat

Enfin, les Chinese Canadians s’impliquent dans la vie politique : plusieurs d’entre eux siègent actuellement dans les parlements provinciaux, au parlement fédéral ; plusieurs d’entre eux ont été ou sont ministres. Et cerise sur le gâteau : Adrienne Clarkson a été Gouverneure Générale du Canada de 1999 à 2005, c’est-à-dire la représentante officielle de la Reine (chef de l’État) ! Cette représentation politique vaut pour de nombreuses communautés immigrées du Canada (Greek Canadians, Indian Canadians…).

Sur ce, bonne année du Serpent !

新年快乐!

PW – the migratory martlet

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