L’oiseau migrateur écrit dans La Péniche

Il y a un peu plus d’une semaine, la rédaction de La Péniche (journal étudiant en ligne à Sciences Po) me proposait d’écrire une contribution sur l’actualité politique et sociale québécoise. Je réponds favorablement sur l’une des suggestions : l’issue de la grève étudiante du printemps 2012 contre la hausse des droits de scolarité au Québec, que j’avais jusqu’ici évité d’évoquer dans ce blog. Cependant, les derniers développements de l’actualité – et le fait que les faits avaient été couverts par les médias français l’an dernier – m’ont poussé à en parler.

L’article est à lire ici sur lapeniche.net :

>>> Printemps érable, printemps pour rien ? <<<

Inutile de vous dire ici quels sont ces développements, il suffit de lire l’article sur le site de La Péniche. (Je précise d’ailleurs que je n’ai pas trouvé de moyen pour intégrer l’article de La Péniche dans mon blog WordPress, et que j’ai dû faire un copié-collé sauvage…)

En revanche, il est plus intéressant de revenir sur la façon dont j’ai vécu – depuis la France – le « printemps érable ».

La DAIE de Sciences Po nous a informé de nos affectations respectives à l’étranger le lundi 13 février 2012. Ce même jour est la date conventionnelle du début du printemps érable.

Un problème de sciencepiste.

Dans les mois précédant mon arrivée, en bon étudiant de 2A, j’essayais de me mettre au fait de l’actualité locale (Radio-Canada diffusé sur TV5). Et quelle surprise : moi qui pensais atterrir dans une société bien plus apaisée et sereine que la France, voilà que j’apprends que des manifestations aux dimensions monstre se déroulent presque quotidiennement à Montréal, avec des affrontements entre la police et les manifestants !

Sur le fond de l’affaire, je ne donnerai pas mon avis, car le regard que je portais/porte est français. Mais peu importe ce que je pens(ais) du bien-fondé des grèves ou de la réaction du gouvernement de l’époque, il n’est jamais agréable d’apprendre que l’endroit où l’on s’apprête à partir a ses universités bloquées et des manifestations dans la rue. Même son de cloche chez les autres étudiants en partance pour Montréal (… sauf chez ceux qui n’étaient pas au courant… ça existe).

Puis il est apparu que McGill n’était pas vraiment concernée par les grèves d’étudiants (peut-être parce que beaucoup d’étudiants n’étaient pas originaires du Québec et étaient soumis à un autre régime de droits de scolarité, et que cette diversité d’origines alignait davantage McGill sur le reste de l’Amérique du nord). En revanche, étant bloquée, l’Université de Montréal devait aménager son calendrier – ce qui fait que mes camarades à l’UdeM ont eu leur rentrée début octobre, car l’été a été consacré à rattraper en quelques semaines le deuxième semestre.

Pour plus d’informations, Le Devoir, Radio-Canada et Le Huffington Post ont consacré d’intéressants dossiers (en français, car le reste du Canada n’est absolument pas concerné par l’affaire).

À la fin du mois de février se tiendra un Sommet sur l’enseignement supérieur au Québec, pour résoudre la question du financement des universités québécoises. Rien ne dit que l’issue de ce Sommet permettra de régler le conflit étudiant commencé il y a plus d’un an. Philippe Wen, en 3A à McGill, nous en dit plus. 

Carrés rouges et casseroles

En février 2012 commençait le « printemps érable ». Des étudiants se mettaient en grève illimitée pour protester contre la hausse des droits de scolarité de 75% décidée par le gouvernement du Québec. Au plus fort du mouvement, plusieurs centaines de milliers d’étudiants québécois étaient en grève, arborant le « carré rouge ». Le Premier ministre du Québec Jean Charest est resté inflexible, faisant même adopter une loi spéciale restreignant le droit de manifester et obligeant les établissements à rouvrir (la loi 78). Malgré tout, la contestation étudiante s’est poursuivie jusqu’à l’été, avec notamment de nombreuses manifestations à Montréal (déclarées illégales par la police), agrégeant autour d’elle un mouvement plus général de mécontentement à l’égard de Jean Charest (au pouvoir depuis 2003) et de protestations sociales.
Après plusieurs mois de crise, des élections provinciales anticipées ont été convoquées pour le 4 septembre 2012. Le Parti libéral du Québec (fédéraliste) dirigé par Jean Charest a été battu, mais sans qu’un autre parti n’obtienne de majorité à l’Assemblée nationale du Québec. Ainsi, le Parti Québécois (souverainiste) a formé un gouvernement minoritaire dirigé par Pauline Marois.

Pascal, The Montreal Gazette (2013 February 15)

L’atout Léo

Devenue Première ministre du Québec, Pauline Marois a annulé la hausse des droits prévue par le gouvernement précédent, et a annoncé la tenue d’un Sommet sur l’enseignement supérieur au printemps 2013 pour apporter des solutions au financement des universités québécoises et ramener la « paix sociale » au Québec. En effet, durant la campagne elle s’était bien gardée de faire des propositions précises, s’en remettant aux futures conclusions de ce Sommet et évoquant tout au plus un « gel ».
Pauline Marois a un atout jeune : Léo Bureau-Blouin. Après avoir été le président de la FÉCQ (Fédération étudiante collégiale du Québec) et l’un des leaders du mouvement de contestation étudiante, cet étudiant de 21 ans est devenu le plus jeune député du Québec en septembre 2012, en remportant l’élection dans la circonscription de Laval-Des Rapides pour le Parti Québécois. Il a été nommé adjoint parlementaire auprès de la Première ministre chargé de la jeunesse, ce qui fait de lui l’un des responsables de la préparation du Sommet sur l’enseignement supérieur, en collaboration avec Pierre Duchesne (ministre de l’Enseignement supérieur).
Quatre rencontres thématiques se sont tenues à travers le Québec cet hiver, réunissant des représentants des universités, des étudiants, des professeurs, de la société civile et du gouvernement. Cependant, à mesure que le gouvernement avance, la bienveillance des acteurs diminue.

Des coupes claires pour les universités

Les universités s’attendaient à ce que le manque-à-gagner induit par l’annulation de la hausse des droits de scolarité soit compensée par de plus larges dotations de la part de Québec. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit : en novembre 2012, le ministre des Finances Nicolas Marceau a annoncé un budget de rigueur, et des compressions dans l’ensemble des dépenses publiques. Concrètement, les universités voient leur budget courant amputé de 5%, en raison d’une réduction rétroactive des subventions du gouvernement.
S’ensuit une montée des tensions entre le gouvernement du Québec et les recteurs des universités. Le gouvernement répète que l’ensemble du Québec doit participer à l’effort budgétaire ; et que plusieurs universités se sont lancées dans d’importantes opérations immobilières hasardeuses et souffrent d’une mauvaise gestion financière, si bien qu’elles courent d’importants déficits. À cela, le CRÉPUQ (Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec) rétorque que les universités québécoises sont en compétition avec les universités du reste du Canada, et qu’elles doivent lutter à moyens équivalents ; or, celles-ci sont doublement sous-financées à leurs yeux, d’une part par de faibles droits de scolarité, et d’autre part à cause des subventions en baisse du gouvernement. Une nouvelle réduction des moyens mettrait à mal l’équilibre des universités québécoises.
Le 7 décembre, Heather Munroe-Blum (principale de l’université McGill) écrivait ainsi dans un courriel adressé aux étudiants : « Les coupures annoncées cette semaine, qui témoignent d’un manque de vision à long terme, mettent en péril la mission des universités québécoises à forte intensité de recherche et axées sur l’enseignement aux cycles supérieurs. Elles mettent également en péril l’avenir du Québec. » D’ores et déjà, les universités québécoises doivent faire des économies dans les moyens humains et techniques, alors que celles-ci auraient souhaité qu’on parle des besoins d’investissement à long-terme.

L’indexation est-il un gel ?

Du côté des syndicats étudiants, on sent aussi un scepticisme croissant. L’ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante) revendique de longue date la gratuité scolaire dans l’enseignement post-secondaire. Constatant que la gratuité ne figurerait pas à l’agenda des discussions, l’ASSÉ a annoncé le 14 février qu’elle ne participerait pas au Sommet, évoquant ni plus ni moins une « trahison » du gouvernement.
Plus grave : il semblerait que Pauline Marois ait cherché à gagner la confiance des étudiants sur une ambiguïté. Elle a en effet précisé sa pensée quant au « gel » qu’elle évoquait durant la campagne : elle soutient que les droits de scolarité doivent être indexés sur le coût de la vie. Si les droits de scolarité n’augmentent pas proportionnellement à l’inflation, alors le coût réel des études diminue, expliquait-elle devant le conseil national du Parti Québécois. « Pour moi indexation égale gel ».
Or, ce n’est absolument pas la définition du « gel » qu’avaient retenu les étudiants : pour beaucoup, un gel doit être un gel « complet », avec un montant qui reste fixe. Emmenée par Martine Desjardins, la FÉUQ (Fédération étudiante universitaire du Québec et proche de la FÉCQ) accuse le gouvernement de jouer sur les mots et les concepts, et menace de lancer une campagne contre le Parti Québécois si celui-ci venait à réaliser cette hausse permanente des droits de scolarité. À ce titre, les alliés d’hier, M. Desjardins et L. Bureau-Blouin, pourraient devenir de futurs adversaires.

La Une du Soleil du 2 février 2013
Les alliés d’hier : Martine Desjardins, présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), et derrière, Léo Bureau-Blouin, ancien leader étudiant aujourd’hui député du Parti québécois.

Une affaire de partis

Or, Pierre Duchesne et Léo Bureau-Blouin comptaient précisément sur la collaboration de la FÉCQ et de la FÉUQ (relativement modérés par rapport à l’ASSÉ) pour faire du Sommet un succès.
Déjà, les partis d’opposition tirent à boulets rouges sur le gouvernement de Pauline Marois, parlant d’un sommet de façade aux conclusions déjà prêtes. Cependant, les alternatives proposées ne sont guère différentes. Pour le Parti Libéral, la seule solution durable est d’augmenter les droits de scolarité de 2100$ à 3800$, comme le prévoyait Jean Charest en 2011-2012. La Coalition Avenir Québec (droite) propose de différencier les droits de scolarité, de telle sorte qu’ils seraient plus élevés dans certaines filières et dans les universités prestigieuses (McGill, UdeM, Laval), et plus bas ailleurs. Enfin, Québec Solidaire (gauche radicale) rejoint l’ASSÉ sur la gratuité scolaire.
Dans ces conditions, il est certain que le consensus politique recherché par le gouvernement Marois s’est volatilisé, même si 68% des Québécois expriment leur appui pour l’indexation des droits de scolarité.
Il est vrai qu’étudier dans le supérieur coûte nettement moins cher au Québec que partout ailleurs au Canada. Et les universités québécoises sont en concurrence directe avec les autres universités nord-américaines, quand il s’agit d’attirer les chercheurs ou les étudiants (même si la mobilité est moindre, en raison du facteur linguistique pour les universités francophones), alors que le gouvernement provincial semble de moins en moins disposé à les subventionner. Cependant, quand on constate l’endettement des jeunes et la moindre accessibilité à l’université, on s’interroge : est-ce vraiment l’unique voie à suivre ?
Enfin, le Sommet sur l’enseignement supérieur devait être un forum de discussion plus large, évoquant aussi la qualité de l’enseignement ou encore la contribution des universités à la société et l’économie québécoises. Comme cela était prévisible, les droits de scolarité auront éclipsé les autres sujets.

Le Sommet sur l’enseignement supérieur se tiendra les 25 et 26 février à Montréal. S’il est vraisemblable que le gouvernement retiendra l’indexation comme solution, il reste à savoir comment réagiront les syndicats étudiants, entre le rejet et la résignation.

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