Moi, professeur de français

Préambule d’actualité : Depuis ce matin, je n’ai plus de devoirs à rendre. Mes derniers cours auront lieu lundi après-midi, et ensuite ce sera la période d’examens. Le terme « examens » est tout relatif : contrairement au semestre précédent, je n’ai qu’un examen sur table (le 30 avril), et un take-home exam (à soumettre le 25 avril). Ce qui me laisse à peu près quinze jours quasi-libres.

Aujourd’hui aussi, c’était la fin de mes cours de français. Non, je n’ai pas régressé dans cette langue au point de devoir reprendre aux bases (quoiqu’en allemand ce soit hélas le cas…).

Durant ce semestre d’hiver, j‘ai été enseignant volontaire en français débutant. Le MISN (encore cette association) propose des language courses (à $5/semestre) pour les étudiants internationaux ; c’est aussi parmi les étudiants que le MISN recrute ses enseignants (… bénévoles : la mauvaise affaire).

« Ma » salle, même s’il y a davantage de chaises autour de la table. (Photo : SSMU)

Tous les jeudis soirs de 17 heures à 18 heures, je retrouve la salle 403 du Shatner Building et mes étudiants. Pas d’étudiant canadien (ça reste le McGill International Students Network), mais des Japonais, Sud-Coréens, Chinois, Indiens, Australiens, Néo-Zélandais.

Ces étudiants sont en nombre très variable : je n’ai jamais reçu de liste de présence à faire émarger de la part du MISN ; d’où des effectifs en dents de scie, entre 17 (dont plusieurs qui cherchent des chaises dans d’autres salles) … et 2 (les semaines de midterms). Ce sont tous des étudiants en échange (comme moi), et pour la plupart d’entre eux l’échange ne dure qu’un semestre : quand les cours commençaient, ils venaient tout juste d’arriver à Montréal. Enfin, par « débutant », il faut comprendre qu’ils ne parlaient absolument pas français avant d’assister à mon cours.

Oui, de vrais débutants. Donc me voilà face à plusieurs dilemmes (qu’avait aussi ma mère quand elle a commencé à enseigner) :

  • En me recrutant, la chargée d’affaires du MISN m’avait dit que les language courses devaient être décontractés, sans prise de tête. Mais en français, sans grammaire on ne va pas très loin : on ne peut pas faire l’économie de la conjugaison du premier groupe pour le présent de l’indicatif.
  • Soit j’avance rapidement, pour que les étudiants puissent « passer à l’action » : je prends le risque de les effaroucher devant l’étendue du vocabulaire et la complexité de la grammaire. Soit je progresse lentement, afin qu’ils se sentent en confiance : le risque est de les ennuyer tant qu’ils ne pourront pas dire grand-chose.

J’ai donc trouvé un compromis : faire de la grammaire et du lexique, mais aussi des jeux de rôle et de la mise en pratique à chaque séance. Un exercice que j’ai renouvelé non sans appréhension, car c’était la première fois que j’enseignais le français ! Je passais donc environ 2 heures par semaine à préparer mes leçons.

Quand je dois faire ma toute première présentation à un colloque de doctorants leçon de français (CMD)

Expliquer la conjugaison capricieuse du verbe aller n’était pas le cap le plus difficile. Il a d’abord fallu faire accepter l’idée que les mots avaient un genre. Or, en anglais, gender ≈ sex. La chaise est féminine, le fauteuil est masculin… oui mais comment on fait pour deviner que le fauteuil a un zizi ? Encore plus explosif sur les pays : si la Nouvelle-Zélande est une femme, pourquoi le Canada est-il un homme ? Il faut savoir que beaucoup d’étudiants asiatiques ne connaissent que l’anglais comme langue européenne (qui n’a pas autant ces subtilités partagées par l’allemand ou l’espagnol…).

Que leur ai-je donc enseigné ? Petit syllabus ex post :

  • 24 janvier : l’identité
  • 31 janvier : la prononciation ; les nombres
  • 7 février : la politesse, les couleurs, le temps ; être et avoir au présent
  • 14 février : le temps, les déterminants
  • 21 et 28 février : le premier groupe au présent ; au magasin, au restaurant, la nourriture
  •  le 4 mars tombait en période de reading week, et le 11 mars les étudiants m’ont fait l’affront d’être tous absents
  • 21 et 28 mars : les loisirs ; des verbes irréguliers (devoir, faire)
  • 4 avril : le passé composé, le futur proche ; les contraires, la famille
  • 11 avril : voir fin d’article

De toute manière, eux comme moi savaient que ce ne serait pas là qu’on deviendrait bilingue à raison d’une heure hebdomadaire pendant quelques semaines avec un professeur en herbe. Mais nous (je suppose qu’ils adhèrent à ce qui suit) avons trouvé beaucoup de plaisir dans ce rendez-vous hebdomadaire. En effet il y avait dans le groupe des éléments moteurs, prompts à me poser des questions pour préciser du vocabulaire (tant qu’à apprendre que le bookstore est une librairie, autant savoir que la library est une bibliothèque), ou redemander l’orthographe des terminaisons de verbes (car je n’écris pas très lisiblement avec une craie, bien que je m’y emploie). De plus, mon français est de France, et nous sommes au Québec : dois-je faire primer breuvage sur boisson ? (j’ai eu moins de scrupules à préférer quatre-vingt-dix à nonante)

Il m’est souvent arrivé de « sécher » :  j’ai ainsi sué pendant plusieurs longues secondes avant d’associer short à court (alors que le couple long/long m’était paru évident). Ce cours m’a donc permis de me remettre en cause, et de comprendre que la façon de penser le monde en français est toute relative (après tout, chaud tient aussi bien de warm que de hot). Souvent aussi, j’ai fait appel aux ressources internet de sites de FLE.

La confrontation à l’enseignement de Français Langue Étrangère (FLE) n’est pas unique parmi les 3A. Par exemple, Vincent consacre son stage de 3A à l’enseignement du français au Caire. D’une autre manière, Rébecca a aussi fait la rencontre d’étudiants en français à Vancouver. Mais là, il s’agit soit d’une fonction dont les compétences doivent être acquises ; soit d’un cours universitaire, donc exhaustif, éprouvé et crédité. Des expériences bien différentes, donc.

Tout à l’heure, j’ai décidé de finir le semestre en musique. « Mes » étudiants ont appris avec moi le premier couplet et le refrain de « Je veux » de Zaz. Le vocabulaire était simple, la grammaire aussi ; nous avons finalement pu chanter la chanson sans avoir à rougir.

PW – The Migratory martlet

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